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Archéologie du delta du Danube : Prospections gîtologiques en Dobrodgea du nord (Roumanie)

publié le

Laurence Manolakakis, Robin Furestier, Florian Mihail

Dans le cadre de la Mission Archéologie du Delta du Danube, dirigée par L. Carozza (UMR5602-Geode), une première campagne de prospections gîtologiques en Dobrodgea du Nord en 2014, entre vallée du Danube et delta, a été effectuée avec R. Furestier et F. Mihail, en charge des études lithiques de Taraschina. Ces prospections avaient pour objectif de rechercher les sources des silex utilisés sur le site néolithique de Taraschina. En effet, si j’ai pu identifier quelques produits finis en silex secondaire Aptien de Luda Gora (Nord-Est de la Bulgarie), ils représentent une très faible part de l’industrie lithique. Certaines autres pièces pourraient être en silex du Prut, dont les galets sont transportés par le fleuve jusqu’à la ville de Galați (Boghian 2008 [1]), à environ 100 km à l’est de Taraschina. Mais la majorité de l’assemblage lithique de Taraschina, composé surtout d’éclats et de lames irrégulières (Furestier, Mihail 2014 [2]), concerne d’autres matériaux, de qualité moyenne et, apparemment, de faible module. Il s’agissait donc d’inventorier les matériaux disponibles en Dobrodgea du nord, entre le Danube, qui fait frontière avec la Bulgarie, et son delta où est installé le site néolithique de Taraschina. Hormis quelques données éparses, seul A. Păunescu avait abordé la question de la répartition géographique des gîtes de matières premières siliceuses en Dobrodgea (Păunescu 1998 [3]). Mais les localisations cartographiées dans l’article rassemblent dans un même point, silex, grès quartzeux et quartzites. Un pointage sur les cartes géologiques et une vérification sur le terrain s’avérait donc nécessaire (fig. 1).

Fig. 1 : Carte géologique de Dobrodgea du Nord (Roumanie, Institutul Geologic 1967) : point rouge : gîte de roches siliceuses in Păunescu 1998
point bleu : sources vérifiées lors des prospections 2014.

La Dobrodgea du Nord (fig. 1) est aujourd’hui largement recouverte de dépôts loessiques éoliens du Pleistocène moyen, qui peuvent atteindre fréquemment une puissance de 25 m. Cette région est géologiquement marquée par une forte diversité lithologique de roches sédimentaires, magmatiques et métamorphiques. On notera plus particulièrement les formations secondaires du Crétacé supérieur (en vert clair et très clair), qui s’étendent principalement entre les formations du Précambrien et la rive droite de la Taița jusqu’au bassin de Babadag, sur une épaisseur de 250 à 300 m. Seuls les étages inférieurs du Crétacé supérieur, Cénomanien, Coniacien et Turonien, sont attestés. Le Cénomanien est constitué de calcaires organogènes et conglomératiques, de calcaires gréseux glauconitiques et de marnes calcaires à néohibolites ; le Coniacien, de calcaires marneux et de calcaires à accidents siliceux ; le Turonien, souvent en continuité directe avec le Cénomanien, comprend des calcaires gréseux jaunâtres et blancs à inocerami.

Pour cette première campagne de prospections, quatre zones ont été sélectionnées (fig. 2), à la fois en privilégiant les affleurements de Crétacé supérieur signalés par les cartes géologiques et à partir de la cartographie établie par A. Păunescu.

Fig. 2 : Fenêtres de prospections pédestres (Carozza et al. 2014).

Tulcea (ensemble des collines de Somova, Mineri, Victoria et Beștepe), Trias supérieur (Carnien) : bien que signalé avec des « calcaires à accidents siliceux » par la carte géologique, aucun silex mais de nombreux affleurements de calcaires, calcaires gréseux et quartz. Tous les points signalés par Păunescu, vérifiés, se sont avérés négatifs en terme d’accidents siliceux ou de silex.

General Praporgescu (Cloșca, General Praporgescu, Mircea Vodă, Traian), Crétacé supérieur (Cénomanien, Turonien et Coniacien) : « calcaires marneux et gréseux » d’après la carte géologique, plusieurs silicifications incomplètes et rares silex découverts (fig. 3a), essentiellement à la base des niveaux turoniens.

Nicolae Bălcescu, Mihai Bravu, Babadag et Slava Rusă, niveaux turoniens et coniaciens : calcaires et calcaires gréseux sans silicifications, parfois en début de silicification (fig.3b, c).

De Babadag au cap Doloșman, Crétacé (Cenomanien, Coniacien et Turonien) : plusieurs points localisés par Păunescu. Surtout des calcaires parfois en début de silicification, mais important affleurement de quartz (fig. 3d) sur les hauteurs de Camena (dont l’étymologie slave signifie pierre) près de Mina Altăn Tepe. Silex au Cap Iancina à Sălcioara, fortement altéré par la gélifraction, mais quelques fragments exploitables.

Fig. 3 : Echantillons de silex et silicifications prélevés à General Praporgescu (a), Cloșca/Baschioi (b, c) et Sălcioara-Cap Iancina (d).

Si les zones prospectées ne représentent qu’une faible partie du territoire et de leurs ressources siliceuses potentielles, les résultats obtenus permettent de proposer quelques hypothèses sur l’approvisionnement en matières premières et sur la gestion du territoire.
Le faible nombre de gîtes de silex ou de silicifications indique un faible potentiel de la région en silex de bonne qualité, malgré la présence de nombreuses formations crétacées (essentiellement Turonien et Cénomanien), entre Traian à l’ouest et Cap Iancina à l’est. La rive droite du Danube, d’Isaccea à Beștepe, semble totalement dénuée de gîtes exploitables. Les sources de quartz de ne trouvent pas de comparaisons archéologiques, le quartz n’étant pas présent dans la série de Taraschina.

La Dobrodgea du nord n’apparaît pas comme une zone d’approvisionnement pour les tailleurs de Taraschina, les matières premières non identifiées du site (et potentiellement des autres sites Gumelnița de Dobrodgea du nord) ne provenant apparemment pas de la sphère locale. L’approvisionnement en silex semble donc concerner un territoire d’ampleur régionale, voire supra-régionale, soit par une acquisition directe, soit dans le cadre de systèmes d’échange avec la Bulgarie du Nord-Est (silex de Luda Gora) et possiblement la Moldavie (silex du Prut). Cette configuration correspond tout-à-fait à ce qui a pu être observé par ailleurs dans l’approvisionnement en matière première des sites contemporains de Bulgarie du Nord-Est, de l’autre côté du Danube, attribués à la culture de Karanovo VI (Manolakakis 2005 [4]), et s’inscrit parfaitement dans l’échelle territoriale et culturelle supra-régionale du complexe Kodžadermen-Gumelnița-Karanovo VI.

  • Furestier R., Mihail F., Manolakakis L, 2014 : Les matières premières siliceuses de Dobroudja du Nord. Prospections pédestres 2014. in Carozza L., Micu C. (Dir.), Archéologie du delta du Danube. Société et environnement durant le Néolithique et les âges des Métaux dans le delta du Danube (Roumanie). Rapport de mission archéologique, MAEE, 2014, 80-103.

[1Boghian D. 2008, Di alcune fonti di materia prima per l’utensileria litica delle comunita del complesso culturale precucutenicucuteni, in URSULESCU (N.), KOGALNICEANU (R.), CRETU (C.) (Eds), Cucuteni. Tresori di una civilta preistorica dei Carpazi. Editura Universitații “Al. I. Cuza” Iași/ Accademia di Romania – Roma, 2008, 39-70.

[2Furestier, R., Mihail F., 2014, L’industrie lithique de la zone 2 de Taraschina. in Carozza L. 2014, Archéologie du delta du Danube, Société et environnement durant le Néolithique et les Ages des Métaux dans le delta du Danube (Roumanie, Rapport de misison archéologique, MAEE, 2014, p. 25-38.

[3Păunescu A. 1998, Considerațtii asupra depozitelor naturale care au constituit puncte de aprovizionare cu roci necesare cioplirii uneltelor de către comunitățile preistorice din Dobrogea, in Buletinul Muzeului “Teohari Antonescu”, II-IV, 2-4 1996-1998, 83-91.

[4Manolakakis L. 2005, Les industries lithiques énéolithiques de Bulgarie. VML, Internationale Archäologie 88, 314 p., 143 pl.